“Je n’oublierai jamais cette histoire sordide, raconte Samira. Aujourd’hui, si ma rage s’est calmée, j’éprouve toujours de l’amertume et du ressentiment envers cet homme qui m’a fait tant de mal”. Quand Samira se remémore cet épisode de sa vie, elle a la gorge nouée et les larmes aux yeux. Et elle raconte. Sa joie d’être embauchée dans cette société, le poste de commerciale qui lui a été attribuée. Elle travaillait dans une ambiance bon enfant avec un patron compréhensif et des collègues sympathiques. “J’ai été si naïve, je n’ai rien vu arriver. Le patron était prévenant, un véritable gentleman. Nous travaillions ensemble dans une bonne entente. J’acceptais de rester le soir pour boucler des dossiers urgents. Je l’accompagnais dans ses déplacements. Son comportement était toujours correct. Normal pour un homme marié et père de trois enfants ! Jusqu’au soir où après le dîner, alors que j’étais dans ma chambre, me préparant à dormir, il a frappé à ma porte. Prétextant un dernier conseil à me donner avant la réunion du lendemain avec des clients, il s’est introduit dans ma chambre et s’est littéralement jeté sur moi”. Samira se débat et gifle son patron. La suite est prévisible : elle est obligée de démissionner et de quitter sans poste sans indemnité.
Dans la majorité des cas, le harcèlement sexuel est pratiqué par un supérieur à l’encontre d’un employé subordonné. D’où la difficulté pour la victime d’affronter son supérieur sans devoir abandonner son poste.
Les embûches auxquelles est confrontée la victime du harcèlement sont nombreuses. Si elle veut dénoncer les agissements de son supérieur, c’est un parcours du combattant. Pour prouver les faits, elle doit fournir les preuves concrètes et présenter des témoins. Or, le harcèlement se fait toujours d’une manière sournoise et jamais devant témoins. Et dans le cas où les collègues remarquent certains comportements, il est toujours difficile de les amener à témoigner, tant ils redoutent des représailles ou un licenciement pur et simple. La loi du silence règne sur cette réalité.
Aux Etats-Unis, le harcèlement sexuel est un véritable casse-tête pour les DRH. Entre le souci de protéger les victimes et le désir de ne pas ébruiter ces agissements qui conduisent à des procès pou-vant entacher leur image, les responsables hésitent à trancher dans certains cas. Il arrive que des pseudo-victimes prétextent subir un harcèlement sexuel pour obtenir une mutation dans un autre service, ou même que d’autres acceptent une promotion proposée par les responsables pour acheter leur silence.
Dans le cas de harcèlement entre collègues, il est difficile également de rendre un verdict. Nabila en a fait les frais. “Je travaillais dans un bureau, nous confie-t-elle, seule femme entre trois hommes. L’ambiance était décontractée. J’ai eu le malheur de rire à leurs blagues qui peu à peu sont devenues salaces. J’ai cessé de rigoler. Un des collègues n’arrêtait pas de faire des insinuations et, à chaque fois qu’il s’approchait pour me donner un document, il me frôlait la main d’une manière équivoque. J’étais perdue. Mon comportement a changé, je ne parlais que dans le cadre strict du boulot ; ils m’ont prise en grippe, me traitant de fille coincée. J’ai dû demander ma mutation dans un autre service pour pouvoir travailler en paix”.
Souvent, les victimes de harcèlement sexuel vivent très mal cette situation. “Je restais assise à ma place, avoue Salima, parce qu’à chaque fois que j’allais dans un autre bureau, il y avait des collègues qui me déshabillaient du regard. J’ai abandonné toute coquetterie. Je me suis mise aux jupes longues et évasées et ai arrêté de me maquiller”.
Les victimes du harcèlement ont-elles des comportements provoquants ? La manière de s’habiller, de se maquiller et leurs attitudes peuvent-elles induire une situation de harcèlement ?
Ce dernier est souvent vécu comme une atteinte à la personne. Elle culpabilise, se remet en question et vit mal cette situation. Son comportement change, elle n’ose plus rire et discuter avec les autres collègues. Certaines victimes prennent des anxiolytiques, d’autres consultent.
Pour Saïda, le harcèlement au bureau, n’est qu’une conséquence logique de celui que subit la femme marocaine dans la rue. Il faut ajouter que dans notre société, on apprend à la petite fille, dès son plus jeune âge, à se méfier des garçons ; et à ces derniers, on tolère le comportement macho. La petite fille doit toujours baisser les yeux, obéir à son père, son frère, plus tard à son mari voire son beau-père. “Le harcèlement sexuel est la conséquence d’une éduction qui fabrique des machos se considérant dès leur plus jeune âge supérieurs aux filles ; cela leur donnerait le droit de les harceler dans la rue, sur les lieux de travail ou de loisir, dans les cafés, les cinémas. Des lieux qu’ils ont toujours investis et qu’ils considèrent comme leur chasse gardée”, affirme Latifa, victime de harcèlement sexuel. Elle raconte : “Après mes études en France, j’ai souhaité avoir une expérience professionnelle dans une entreprise marocaine basée à Paris avant de rentrer au Maroc. Un manager n’arrêtait pas de me faire des compliments. Quand je le rencontrais dans un couloir, il essayait de me toucher et me lançait un sournois : embrasse-moi”.
Latifa s’est plainte à d’autres employées qui lui ont avoué avoir été victimes d’agissements du même ordre de la part de cet homme. Elle leur a demandé de déposer plainte avec elle auprès du directeur, mais toutes ont refusé par crainte de représailles. Elle a fini par dénoncer, seule, cet homme au directeur général en menaçant de saisir les Prudhommes. Le harcèlement a cessé. Mais combien comme Latifa peuvent avoir le courage de porter plainte auprès de la direction ou devant les tribunaux ? Quels sont les recours d’une victime de harcèlement sexuel ? Outre le fait qu’elle doit prouver ces agissements, elle se heurte parfois au jugement sévère des collègues masculins qui mettent en cause sa manière de s’habiller, de se maquiller et ses comportements. Ou encore à la loi du silence qui règne auprès du personnel féminin. Silence, ça harcèle.
Source : Amina Boudraâ - Femmesdumaroc

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